L'usine à gaz de l'informatique médicale
Dans le meilleur des mondes, les systèmes informatiques de santé serviraient moins à améliorer l'offre de soin, la qualité des diagnostics et la coordination des personnels de santé qu'à veiller au respect scrupuleux de la réglementation, à protéger le personnel soignant des risques de procès, et à dépenser du temps et de l'argent en prestations de service informatique.
L'usine à gaz de l'informatique médicale. Un rapport américain évoqué sur le site du Monde le 6 février dresse un "constat accablant" des réels bénéfices apportés par l'informatique médicale pour les professionnels de santé. Intitulé "Computational technology for effective health care : immediate steps and strategic directions" (Une technologie informatique pour un système de santé performant :
mesures immédiates et directions stratégiques), ce volumineux rapport, réalisé par le Comité des sciences informatiques et des télécommunications du Conseil national de la recherche américain, se fonde sur un examen des systèmes mis en place dans huit établissements américains les plus en pointe en matière d'informatisation des pratiques médicales.
"Le volet technologique et informatique des professionnels de santé observés par le comité était rarement bien intégré dans la pratique clinique, rarement utilisé pour leur fournir des données susceptibles de les aider dans leurs choix, l'évaluation et l'amélioration de leurs pratiques, non plus que pour lier leurs pratiques de soin avec la recherche médicale.
L'informatique de santé fournit rarement une vue d'ensemble des données relatives aux patients, alors que les professionnels de santé passent un temps considérable à documenter les soins qu'ils leur ont prodigués, afin de respecter la réglementation, et se prémunir des risques de procès, plutôt que pour améliorer la qualité des soins prodigués.
De plus, ces systèmes mettent souvent des décennies à être correctement adoptés, et la majeure partie d'entre eux n'étaient que peu, ou incomplètement, intégrés dans la pratique quotidienne des praticiens.
LA TECHNOLOGIE EST UN OUTIL (SECONDAIRE), PAS UN OBJECTIF (PRIORITAIRE)
Le président d'une mutuelle américaine relève ainsi que le succès ne devrait pas être mesuré en fonction du nombre d'hôpitaux dotés de systèmes informatiques de santé ni du nombre de patients dotés de dossiers médicaux électroniques. Le succès se mesure en fonction de l'amélioration des
résultats cliniques.
Alors que la médecine se fonde sur un rapport complexe, et humain, mêlant observations cliniques, connaissances médicales et discussions avec les patients, les médecins doivent passer de plus en plus de temps à intégrer et traiter des données informatiques brutes, abstraites et disparates dans des systèmes et interfaces faisant souvent peu de cas de ce qu'elles peuvent apporter comme service à leurs utilisateurs. Le tout au détriment du patient, des nerfs du médecin et de la qualité des soins.
Au final, la compréhension de la situation du patient risque d'être perdue au beau milieu d'un amoncellement de données, de tests et d'outils de monitoring. Un temps et une énergie précieux sont passés à gérer des données plutôt qu'à chercher à comprendre le patient.
DES "PATIENTS VIRTUELS" POUR AIDER LES MÉDECINS À COMPRENDRE LEURS PATIENTS BIEN RÉELS
Sans surprise, le rapport préconise la réorientation de ces systèmes pour qu'ils (re)mettent le patient au coeur du processus, et se focalisent sur ce qu'ils peuvent améliorer en terme de qualité de soin, et non sur l'adoption elle-même de ces systèmes, au motif que la technologie est secondaire .
Ses propositions n'en visent pas moins à aller encore plus loin dans l'informatisation de la relation médecins-patients, par le truchement de dispositifs permettant d'automatiser le recueil de données.
L'objectif est de pouvoir modéliser des patients virtuels , alter ego numériques sur lesquels les praticiens pourraient se reposer pour décider des traitements à appliquer à leurs patients bien réels.
Les systèmes actuels ne proposeraient en effet pas assez de support cognitif aux praticiens, alors qu'ils devraient fournir aide et assistance en terme de prise de décision, et de résolution des problèmes.
Ce patient virtuel , souligne David C. Kibbe, expert des technologies d'information médicales auprès de l'académie des médecins de famille, serait un modèle conceptuel reflétant la compréhension, par les praticiens, des interactions physiologiques, psychologiques, sociétales, et
autres dimensions (sic) du patient.
LES DONNÉES MÉDICALES DOIVENT AUSSI ÊTRE LISIBLES POUR LES PATIENTS
Le rapport préconise également le développement de technologies à même de clarifier le contexte des données , mais aussi d' identifier et éliminer (sic) les process de travail inefficaces , autrement dit, des outils logiciels chargés de faire le ménage dans les autres logiciels de l'usine à gaz de l'informatique médicale.
Dans le même ordre d'idée, il conviendrait aussi d'éviter, à l'avenir, les programmes focalisés sur l'adoption de tels ou tels applications ou logiciels, et d'encourager, a contrario, l'interopérabilité des données, afin qu'elles puissent passer d'un système à un autre, et être utilisées tant par les différents praticiens que par les patients eux-mêmes.
Evoquant leur vision d'un soutien cognitif mettant le patient au centre du dispositif , les auteurs du rapport qualifient ainsi de bénéfice ultime et significatif le fait, pour les patients eux-mêmes, de pouvoir utiliser ces outils (qui doivent donc, précisent-ils, être conçus avec cet objectif en tête) afin qu'ils puissent eux aussi mieux appréhender, et comprendre, leurs propres états de santé.