Jeudi 26 mars 2009
"Le livre noir des hôpitaux" épingle le mercenariat, les problèmes médicaux des
professionnels, l'opacité sur la qualité et une gestion défaillante
PARIS, 26 mars 2009 (APM) - "Le livre noir des hôpitaux", écrit par trois
journalistes de l'hebdomadaire Le Point, épingle les dérives liées au
mercenariat des médecins, la gestion défaillante de certains établissements, les
problèmes d'addiction des professionnels, le manque de transparence sur la
qualité des soins et des conditions de travail incompatibles avec la sécurité des soins.
Philippe Houdart, François Malye et Jérôme Vincent, auteurs depuis 1998 des
palmarès des hôpitaux, ont compilé des dizaines d'entretiens avec des patients
et des professionnels du monde de la santé et des extraits de rapports,
notamment des chambres régionales des comptes, de l'Inspection générale des
affaires sociales (Igas) et de conseillers généraux des établissements de santé.
Dans ce livre qui sera disponible en librairie à partir de mardi 31 mars et dont
APM a déjà eu un exemplaire, ils ont souhaité montrer "comment, dans un pays
comme le nôtre, tant d'inégalités peuvent subsister, avec des coûts humains et
financiers incalculables mais le plus souvent passés sous silence".
Plusieurs extraits de cet ouvrage sont publiés jeudi dans le Point, précise-t- on.
Parmi les sujets abordés figurent notamment le problème des logements de
fonction des directeurs d'hôpital et le cas du directeur général du CHU de Caen,
Joël Martinez, qui a démissionné le 10 mars et qui avait fait effectuer pour
plus de 800.000 euros de travaux pour la rénovation de sa villa de fonction (cf
dépêche APM SNMCC003).
Dans le premier chapitre, les trois auteurs se penchent sur les pratiques de
remplacement dans les hôpitaux, également appelé "mercenariat". Ils dénoncent
certaines sociétés d'intérim médical, qui seraient peu regardantes sur l'âge
limite des praticiens, sur leurs compétences et qui surtout enverraient des
praticiens à diplômes étrangers non inscrits à l'Ordre des médecins faire des
remplacements, alors qu'ils n'ont légalement pas le droit de pratiquer en France.
Les trois journalistes évoquent également plusieurs cas où une société aurait
envoyé en remplacement dans un hôpital un médecin non inscrit en le faisant
passer pour un autre, notamment durant l'été 2007 "période de fortes tension
(...), où une vingtaine d'établissements, généralement de petites structures,
auraient été victimes de ce genre de supercherie".
Ils rapportent qu'un gynécologue-obstétricien suspendu pendant cinq mois à
partir de décembre 2008 aurait néanmoins effectué des remplacements. Ils
relèvent par ailleurs que des praticiens hospitaliers à temps plein pratiquent
illégalement des remplacements.
Dans un autre chapitre intitulé "Ces grands malades qui nous soignent", les
auteurs dénoncent les problèmes d'addictions, d'alcoolisme ainsi que les
troubles psychiatriques qui affectent certains médecins qui continuent néanmoins
d'exercer. Ils rassemblent plusieurs témoignages de professionnels de santé sur
des praticiens souffrant de ces problèmes qu'ils ont côtoyés au cours de leur
carrière, notamment en anesthésie-réanimation.
Interrogé par les auteurs, le président de la Coordination médicale hospitalière
(CMH), François Aubart, souligne que ces problèmes touchent toutes les
spécialités médicales et qu'il a également croisé des directeurs "très, très,
très gravement atteints par l'alcoolisme".
Il estime que ces problèmes concerneraient une centaine de cas chez les médecins
et chez les directeurs. Une étude de 2006 avait évalué à 300 le nombre de
médecins susceptibles de faire appel à une unité d'addictologie, rappellent les
auteurs.
"Dans pratiquement chaque hôpital, il y a un drogué ou un harceleur sexuel ou un
incompétent notoire", selon le Pr Guy Vallancien, chef du service d'urologie à
l'Institut mutualiste Montsouris (IMM) à Paris et secrétaire général du Conseil
national de la chirurgie (CNC), cité dans le livre.
Dans un entretien avec les auteurs, le Pr Antoine Brézin, qui dirige le service
d'ophtalmologie ambulatoire de l'hôpital Cochin à Paris, qui soigne des
médecins, dont des chirurgiens, indique que "ceux qui présentent une maladie de
l'oeil et qui continuent à travailler sont nombreux".
Les trois journalistes dénoncent l'absence de contrôle régulier de l'aptitude
médicale et de mise à l'écart des fonctions à risques en cas d'inaptitude avec
un réel suivi médical.
DES TAUX DE MORTALITES TRES VARIABLES
Un chapitre est consacré à la variabilité des taux de mortalité entre les
établissements et au "secret bien gardé" entourant ces données.
Les auteurs ont calculé un indice de mortalité, tenant compte de l'âge des
opérés, pour une intervention en chirurgie digestive. "Si l'on compare les 343
centres hospitaliers généraux entre eux, la mortalité pour les interventions
majeures sur le côlon y varie de 0 à 2,73" (quand l'indice dépasse 1, cela
correspond à une surmortalité), de 0 à 1,63 dans les CHU, de 0 à 3,29 dans les
centres de lutte contre le cancer et de 0 à 5,79 dans les cliniques.
Dans ce chapitre, ils reviennent également sur le cas de l'hôpital de Carhaix
(Finistère) où une surmortalité avait été relevée dans le service de chirurgie
digestive.
Les auteurs consacrent un chapitre aux bavures médicales et aux réticences du
monde médical à signaler et analyser les accidents. La Haute autorité de santé
(HAS) a recensé 7.000 signalements de "presque accidents" depuis la mise en
place du recueil au printemps 2008 qui concerne uniquement 7.800 médecins soit
un quart des praticiens exerçant une spécialité à risque dans un établissement
de santé, indiquent-ils.
Le livre liste des erreurs d'administration de soignants, des erreurs
chirurgicales causées notamment par des internes, des erreurs de diagnostic
médical ainsi que des problèmes d'infections nosocomiales, liées à des
conditions de stérilisation pas toujours optimales. Les trois journalistes
reviennent sur les accidents qui ont eu lieu dans les établissements de santé
lors de fêtes de fin d'année 2008 et sur l'affaire d'Epinal (Vosges) avec la
surirradiation de 5.500 patients de 1987 à 2006.
Ils détaillent les circonstances entourant le décès de Frédéric Pradier en mars
1999 suite à une infection nosocomiale et la mise en cause de plusieurs
praticiens hospitaliers de la Pitié-Salpêtrière (cf dépêche APM VGMCC001).
Le sujet des petits hôpitaux de proximité est également abordé. Les auteurs
dénoncent la volonté des élus de conserver ces petits hôpitaux et publient les
conclusions de plusieurs rapports établis dans le cadre de la mission du Pr
Henri Guidicelli, missionné en 2006 par le ministère de la santé pour visiter
chacune des structures en crise.
"A la lecture de ces comptes rendus de 'visites sur site', il est maintenant
possible d'affirmer, autrement que par des chiffres ou quelques rapports épars
(...) qu'on a laissé perdurer durant de longues années un danger pour les
patients: incompétence de certains praticiens, équipes en nombre insuffisant
pour assurer la sécurité, accidents à répétition, querelles internes, fuite des
patients, mais malgré tout volonté de conserver ces services qui, en réalité,
les paralysent et les empêchent de développer l'offre de soins dont les
populations ont réellement besoin", observent les auteurs.
Les auteurs évoquent les cas de l'hôpital et de la clinique de Bagnols-sur-Cèze
(Gard), des hôpitaux de Redon (Ille-et-Vilaine), Pertuis (Vaucluse), Lannemezan
(Hautes-Pyrénées), Altkirch (Haut-Rhin), Tonnerre (Yonne), Clamecy (Nièvre),
Barbezieux (Charente), Tarare (Rhône), Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir), Gourdon
(Lot) et Saint-Affrique (Aveyron).
Le livre détaille également les conditions de travail difficiles des soignants
et les problèmes de gestion des hôpitaux, notamment à l'hôpital d'Ajaccio qui,
en plus de déficits importants, aurait contracté des emprunts toxiques.
DEMENTI DU PR VALLANCIEN
Dans un communiqué diffusé jeudi, le Pr Vallancien a tenu à préciser que "les
propos qui lui ont été prêtés" dans le Livre noir des hôpitaux "ne sont en rien
de lui" et "qu'il n'a jamais répondu à une interview par les auteurs sur ce
sujet".
Il ajoute qu'"il n'accepte d'être interrogé par les journalistes qu'à la
condition express d'une relecture du texte avant publication afin d'éviter toute
imprécision scientifique ou tout malentendu sémantique".